Des Équatoriens dans les vergers de la vallée du Rhône ? A 10.000 km de leurs familles, ils ramassent les fruits de nos étals de l’été. La cueillette des pêches, si elle n'est pas miraculeuse, est devenue vitale pour ces travailleurs invisibles mis en concurrence, comme eux-même sont désormais des piliers de l'agrobusiness capitaliste. Dans un département jeune où le taux de chômage dépasse 10 %, pourquoi une production locale nécessite-t-elle une main d’oeuvre venue de l'autre bout du monde ?
A l'aube, le verger balayé par le mistral est encore figé dans sa croûte givrée. On entendrait presque les pêches pousser. Les arbres pliants sous le poids des fruits détonnent avec les tiges brûlées d'un champ de blé moissonné. Ces pêchers sont petits, car "autrefois, on ne taillait pas. Couper une branche, c'était sacrilège ! Maintenant, on ne laisse que cinq fruits par branche… Pour qu'un arbre donne, c'est comme la main d'oeuvre, il faut en sacrifier un peu !" provoque le propriétaire. C'est à cette heure que son minibus débarque la cargaison cosmopolite de saisonniers : Portugais, Marocains, mais aussi Péruviens et Équatoriens.
De mémoire de paysan Drômois, il y a toujours eu des saisonniers étrangers dans la vallée du Rhône, où pêches et abricots abondent : "Les premiers, avant-guerre, c'était les Ardéchois ! Puis il y a eu les Espagnols et les Portugais. Et les Marocains. Avec l'Europe, les Polonais et les Roumains." En 2002, les Latinos sont devenus le premier groupe étranger en Espagne. Malgré la "barrière de la langue", cette latino-américanisation de l’immigration atteint la France. Venus ici pour gagner jusqu'à dix fois leur salaire habituel, ces Andins sont les salariés mondialisés d’une entreprise d'intérim espagnole en pleine croissance : Terra Fecundis. Lasociété transnationale emploie l'été plus d'un millier de salariés chez 300 agriculteurs français, leur facturant 15 euros de l'heure pour chaque travailleur, qui lui en touchera la moitié. Titulaires d'un permis de travail européen, mais juste "dépêchés" en France, ceux-ci ne savent ni où, ni pour combien de temps, l'entreprise de travail temporaire pouvant les faire repartir aussi vite qu'ils sont venus. Payés au SMIC, ils ne touchent en France qu'une petite partie de leur salaire, régulièrement distribuée par l'un des "responsables de secteur", pour s'acheter leur nourriture.
Charges et marges
Dans le verger, couverts comme en hiver, ils prennent place sur leur rang. Pas de gants malgré le froid, car "il faut sentir le fruit... Mais avec notre cadence, le froid ne va pas durer”, confient-ils. Chacun se charge d'un escabeau et de casiers, et la cueillette commence. Le sol se jonche de pêches abîmées. La moitié finit par terre : "La coopérative ne veut pas de déchets. On vit dans la société du paraître, et c'est valable pour les fruits !". Au bout d'une demi-heure, les latinos ont déjà quelques mètres d'avance sur les autres. Le producteur concède : "On a tous un noyau de saisonniers étrangers, parce que les jeunes d'ici, trop assistés, ne veulent plus travailler. Pour la taille, l'expérience des Portugais fait la différence. Les Marocains sont moins chers, mais avec le ramadan en août, ça va encore être compliqué deux ou trois ans avec eux..." Tous semblent par contre s'accorder sur la qualité de la main d'oeuvre d'Amérique du Sud: "Ils sont tous là, à l'heure, et récoltent tout. On doit presque les obliger à prendre leur dimanche !". Comme "charges et marges" sont les noyaux de la discorde, les producteurs cèdent de plus en plus à cette main d'oeuvre facile et docile, obtenue par un simple coup de fil, leur épargnant la paperasse et la bureaucratie. D'autant qu'elle est peu regardante sur les 35 heures, la rémunération des congés ou des jours fériés, le paiement des heures supplémentaires ou des cotisations sociales, parfois oubliées...
"Terroir-caisse"
Béatrice Mésini est chercheuse au CNRS et observe depuis des années s'opérer cette «triangulation entre le pays d'origine, le pays prestataire et le pays de mise à disposition." Elle estime qu'"il a fallu trente ans pour que les Maghrébins commencent à faire valoir leur droits", comme ces Tunisiens qui ont manifesté mi-août dans le Gers, "un mouvement rare chez les saisonniers étrangers parce que ces travailleurs sont isolés, méconnaissent le droit du travail et craignent de ne plus pouvoir revenir". Cela prendra donc du temps pour ces Equatoriens "déboussolés". Terra Fecundis se prévaut pourtant d'une politique sociale : elle finance des maisons au pays avec sa filiale bancaire ou offre à ses employés des services de transfert d'argent. Pour Nicolas Duntze, viticulteur de la Confédération Paysanne du Gard, c'est une façon de "tenir leurs salariés".Il fustige ses collègues exploitants devenus exploiteurs et ce système où prime le "terroir-caisse": c'est "une logique aberrante de déresponsabilisation de l'exploitant." Agriculteur qui se "refuse à construire son revenu sur l'exploitation des gens", il aimerait que "les champs agricoles deviennent des champs d'innovation sociale". Et d'avancer des solutions : reconnaissance des droits des migrants, aide à chaque paysan, conditionnalité sociale pour le versement des aides publiques, soutien spécifique aux petites fermes...
Avec un chiffre d'affaires de 24 millions d'euros l'année dernière, Terra Fecundis va s'attaquer au secteur public en appliquant son "business model" aux administrations espagnoles. Passée plusieurs fois à travers les gouttes de la justice Française, l'entreprise fait actuellement l'objet d'une procédure dans la Drôme, les inspecteurs du travail ayant relevés des infractions. Les procès verbaux ont été transmis au procureur de Valence. La société dit se réjouir d'une éventuelle plainte, car cela permettrait de "clarifier la situation". Sûre de son fait, elle se dit soutenue par le Ministère du travail Espagnol et veut maintenant porter l'affaire devant la Commission Européenne. Ce type d'externalisation de la main d'oeuvre, délocalisation à l'envers légale, semble avoir de beaux jours devant elle.
Photographies Jean Larive.
Rencontre avec une déracinée de la mondialisation, travailleuse « hors-sol » qui cultive l’espoir d’une vie meilleure.
Angela Alvarez est équatorienne. Elle a 36 ans et vient de Guayaquil, traditionnelle terre d'émigration où il ne reste plus guère d'hommes. “Pour son fils” et « pour se réapproprier son destin » elle était prête à en être éloignée, et comme beaucoup de ses compatriotes à « élever son niveau de vie, en abaissant sa qualité ». C’est sa deuxième année en France. Auparavant, elle a fait trois saisons dans le sud de l'Espagne, à travailler jusqu'à quinze heures par jour dans les immenses serres de la “mer de plastique”, principalement pour ramasser les tomates qui vont inonder l’Europe l’hiver. "Hors sol, les tomates, comme nous" dit-elle avec un sourire amer. Là-bas, la concurrence entre les migrants et les sans-papiers peuvent faire tomber le coût du travail à 3 euros de l’heure. En France, les conditions sont meilleures, même si l'embauche est à 6h30. « Ici, pas d'heure Equatorienne !" plaisante Glenda, dont les compatriotes ont la réputation d'être constamment en retard. Dans sa chambre spartiate (la seule obligation du propriétaire vis-à-vis de ses employés indirects est de les loger gratuitement), au milieu de photos de ses proches, elle confie que l'isolement et l'éloignement lui pèsent. Elle explique que les Equatoriens étaient le premiers d'Amérique du Sud à débarquer en Espagne pour travailler. Puis “de plus en plus sont arrivés” dit-elle en regardant vers le préfabriqué voisin, où logent des nouveaux-venus Péruviens. Croyante comme la majorité des Equatoriens, elle prie tous les matins les figurines de San Gregorio « pour la santé » et San Pancracio pour avoir du travail. “Pour l’instant, cela fonctionne !” plaisante-t-elle en levant les yeux au ciel.
Repères
Depuis la Libération, l’introduction de travailleurs étrangers en France était un monopole de l'Etat avec différents organismes, lointains avatars patronaux du comité des forges. Mais depuis 2005, l'Office français de l'Immigration et de l'Intégration (OFII) ne dispose plus du monopole du recrutement d'étrangers en France. Avec l' "immigration choisie" chère à nos gouvernants, la "modernisation de l’agriculture" et l'adaptation des migrations aux besoins des entreprises, particulièrement dans les "secteurs en tension", où il n'y a pas obligation de se fournir dans le marché national, des dizaines de sociétés étrangères prestataires dans le secteur agricole sont apparues dans toute l'Europe.
Un ancien slogan de la Poste était: « ce que l'avenir vous promet, la Poste vous l'apporte ». En l’occurrence, c'est le passé qui est remonté pour un habitant de Bonsecours : des cartes postales de dix ans d'âge, c'est la surprise qu'il a reçu à domicile. Les services postaux régionaux ne s'expliquent pas ces missives tardives...
Dans son appartement de Bonsecours qui surplombe toute l'agglomération, Jacky abat ses cartes sur la table. Et son jeu est pour le moins surprenant : des souvenirs de vacances de dix ans d'âge !
Explications : il y a quinze jours, le Bonauxilien va comme d'habitude à sa boîte aux lettres, où il trouve dans son courrier trois cartes postales. En cette période, des vœux ?
Cartes postales millesimées
La première vient de Suisse, de la part d'un ami arbitre de football, signée par lui et par ses assesseurs. Jacky, bénévole investit dans le sport associatif, écarquille les yeux : lesdits adjoints sont à la retraite depuis près de cinq ans. Il regarde alors la date du cachet : 1er septembre 2001... C'est le «tarif lent» helvète ?
La deuxième carte, de cousins en vacances en Tunisie, continue de le plonger dans le doute: elle est adressé aux époux. Or la femme de Jacky est décédée il y a trois ans. «Ils n'ont pas pu faire ça » se dit-il. La carte indique le 15 octobre... 2001 elle aussi. Un bon cru sûrement, mais l'acheminer par caravane eut été plus rapide !
Le troisième rectangle de papier cartonné est légèrement jauni, la photo d'Agde représentée est un peu rétro. « Les gens aiment bien les cartes anciennes, mais celle-ci fait vraiment vieillotte » se dit Jacky. Le voyage dans le temps continue : celle-ci est datée du 20 septembre 2003 ! La proverbiale nonchalance méditerranéenne cette fois-ci ?
Jacky Cerveau devant les trois cartes postales
Jacky envisage une blague, échafaude des hypothèses... « Ce n'est pas encore Alzheimer» se dit-il. Ni une ni deux il appelle la Poste, qui concède que « cela arrive de temps en temps », avançant prudemment quelques explications : comme deux cartes viennent de l'étranger, il se pourrait qu'un sac se soit perdu à l'aéroport... L'employée de la poste lui conseille tout de même de demander au facteur si c'est bien lui qui a livré ces missives de vacances, ce qu'il confirme le lendemain.
Pour Jacky, cela ne nuit aucunement au cachet d'une Poste « de bonne foi ». Pas question pour ce jeune retraité d'EDF de jeter la pierre sur ce service public du papier : « La Poste a des services sérieux », qui achemine ses plis « même dix ans après, avec l'affranchissement de l'époque.... Et on ne me réclame rien ! » plaisante Jacky, qui déplore seulement ne pas avoir eu la lettre usuelle d’excuses en pareil cas. L’institution lui propose de monter un dossier. « Si cela avait été important encore... mais des cartes postales ! » relativise Jacky, qui « trouve ça marrant ! » Et puis, mieux vaut tard que jamais !
Poste restante... dans le doute
« On ne comprend pas ! » Les exemples de courrier en retard sont légion, mais ce cas laisse sceptique les services régionaux de la Poste. Réponse officielle de la Direction du Courrier de Haute-Normandie : « soit les cartes postales sont restées bloquées au cours d’une étape leur acheminement, soit elles ont été réintroduites dans le réseau par un tiers »...
Valérie Lemaréchal, la directrice de la PPDC
Au Val-de-Reuil, où se trouve l'une des sept « plateforme de préparation et de distribution du courrier » de la région, on joue la carte de la transparence : « trois cartes postales de trois lieux distincts qui présentent trois dates d’oblitération différentes, mais distribuées le même jour... Ça reste un mystère ! » pour Valérie Lemaréchal, la directrice. « Il arrive que des plaisantins réintroduisent dans le circuit des cartes postales vieilles de plusieurs années » explique-t-elle. De plus, « la procédure n'a pas été respectée », car les cartes ont été livrées sans explication aucune et il n'y a pas de cachet de réacheminement... De son PC en hauteur, elle domine toute la plateforme, à l'avant-poste de la distribution du courrier régional. Ici, on centralise et on trie avant les tournées, dès 4h30 du matin, au milieu d'un ballet incessant de facteurs.
La PPDC du Val-de-Reuil, c'est 120 agents pour distribuer quotidiennement 50 000 lettres ou colis aux 32000 foyers de 50 communes environnantes. Le centre possède pour cela pas moins de trois TTF (« trieuses à tournées de facteur »), fierté de Valérie, sur la vingtaine existant en Haute-Normandie. Ces machines trient (TG, « tri général ») et oblitèrent le « produit » dans l'ordre des tournées, en « mains », avant la « dispersion »... « Bienvenue à la poste » plaisante la patronne, moquant le jargon maison tout en traduisant : la main, c'est celle du facteur et l'unité minimale du tri, la liasse qui se retrouvera dans votre boîte aux lettres. Quant à la dispersion, c'est la distribution du matin, qui s'oppose à la « concentration » du soir, quand il s'agit de dispatcher les envois.
Mais une surveillance humaine est nécessaire car il arrive que la merveille technologique se grippe, comme avec ce pli trop épais qui reste coincé dans les entrailles de l'engin. L'agente l'extrait comme on règle un bourrage de papier d'imprimante, en forçant un peu... « Tout ne passe pas comme une lettre à la Poste » plaisante-elle, expliquant : « pour les cartes postales, c'est pareil, tout n'est pas mécanisable. Avec celles ayant une forme bizarre ou des éléments de décoration comme du sable, ça ne passe pas ». Un quart des lettres sont encore triées à la main, à raison de 1500 plis à l'heure pour chaque agent ! Le facteur, solitaire pendant sa tournée, est alors très sociable dans l'effervescence du tri.
Au-delà du « hors-délai »
Le circuit d'une carte postale est en effet le même que pour tout pli : « C'est le tarif qui fait le délai d'acheminement, pas le type d'envoi ». Carte ou lettre, il existe trois tarifs : le timbre rouge à 0,60 € pour une distribution à J+1, le vert, timbre « écologique » puisqu'il ne prend pas l'avion (0,57 € à J+2), et le gris pour le tarif lent (0,55 € à J+4).
Sebastien Pommeret, « facteur qualité » fidèle au poste, explique à merveille le fonctionnement du centre, la distribution des cartes postales (principalement pendant les vacances scolaires), l'excellence de la poste Allemande ou Chypriote comme la méfiance que doit inspirer celles d'Amérique du Sud, mais sèche sur les cartes postales de Jacky :« un lettre en retard passe encore, mais trois !... Ça paraît un peu gros !»
Mais déjà la tournée l’appelle. Avant de partir elle aussi en « réunion qualité », car « le service est une priorité », la directrice conclue sur une autre antienne: « bien libeller les lettres est un combat de tous les jours » insiste la croisée du courrier, « dites-le à vos lecteurs ! »
Prière de prendre le conseil au pied de la lettre !
Que faire pour les élèves en rupture des bancs du collège, ceux qui décrochent de l’orbite scolaire ? Loin des expérimentations de pré campagnes électorales, le système des classes relais existe depuis plus de dix ans. Ici, pas d’encadrement militaire pour ces « décrocheurs », mais des équipes pluridisciplinaires et expérimentées pour accueillir une scolarité mise entre crochets.
« Stacy, mais tu souris ? » L'adolescente aux piercings à peine arrivée montre un peu plus les dents. « Je crois que c'est la première fois ! » se réjouit Sylvie, l'enseignante. « Les satisfactions immédiates sont rares. Alors un jeune qui sourit, c'est déjà une petite victoire pour nous », explique-t-elle. Il est 9 heures en ce dernier jour de la classe-relais de Créteil (Val-de-Marne). Les collégiens arrivent tous à l'heure. Une autre victoire.
Dans ce petit immeuble de la Protection judiciaire de la jeunesse (PJJ), il y a une bibliothèque, une salle informatique et une seule salle de cours, dont les tables sont disposées en U. Ici, pas de fond de classe, pas de classement. Plutôt une classe de fond où les cours ne dépassent jamais deux heures, question d'endurance.
« Eteignez les portables. Crachez les chewing-gums. Enlevez vos blousons. »
Les élèves essaient de gagner du temps, échangent les cartes SIM de leur téléphone faute de crédit, s'envoient des piques ou des boulettes de papier.
Le décrochage scolaire en France
Chaque année, 150 000 élèves sortent du système scolaire sans diplôme.
Les dispositifs-relais ont montré leur efficacité :
77 % des élèves sont re-scolarisés en collège,
10% en lycée professionnel,
10% en Centre de formation des apprentis (CFA).
Chaque année, ce sont près de 8 000 jeunes qui bénéficient de ce dispositif au sein d'environ 300 classes et 150 ateliers-relais.
Les classes-relais existent depuis 1998. Elles accueillent les collégiens en rupture scolaire, pour quelques semaines à un an, pour les réinsérer dans un parcours de formation.
Ces « classes citoyennes » fonctionnent en coopération avec le ministère de la Justice à travers la PJJ et reposent sur quatre piliers : enseignants, parents, éducateurs et intervenants (avec la Ligue de l'enseignement).
L'encadrement y est renforcé, ce que ne peut le collège, cette « grosse machine » qui abandonne peu à peu ceux qui décrochent. « Quand j'y allais, mes cours, c'était la perm » ! » résume Mohamed.
La classe de Créteil dure sept semaines et compte six collégiens de 15 ans, dont une fille. Un groupe représentatif des « décrocheurs », à 80 % des garçons dont la moitié sont sous le coup de mesures éducatives.
Les profils sont différents : absentéistes, perturbateurs, passifs, désorganisés s'y retrouvent. Il n'y a que des parcours singuliers qui n'ont en commun que d'être vécus dans la précarité sociale. Quelques points communs néanmoins :
une attitude contestataire,
un rapport difficile à l'adulte,
un manque de confiance en soi,
un niveau de langage peu élevé,
une incapacité à se projeter dans l'avenir.
Double décrochage
«Ce ne sont pas des valises qu'ils trimballent, ce sont des malles ! »
Traumatismes divers, parents handicapés, malades ou absents… Tous ont « des histoires de vie compliquées », explique Sylvie. Beaucoup ont eu aussi quelques démêlés précoces avec la justice. Un élève décrocheur n'est pas forcément un crocheteur de serrures, mais cela peut être un facteur de glissement. Il s'agit bien souvent d'un double décrochage, scolaire et social, où les conduites adoptées sont l'expression d'une souffrance dont l'échec scolaire n'est que le révélateur :
« La violence est un langage, et on a pas forcément le décodeur ! »
Bastos – le prénom a été changé – par exemple cache sous sa nonchalance une perpétuelle tension.
« Vous en connaissez, des moyens légaux de faire de l'argent à mon âge ? »
Ecorché vif qui ne veut « pas se plaindre », il se dit sérieusement « rescapé ». Ni le juge des enfants ni les deux ans d'internat ne suffiront à arrêter les gardes à vue qui s'enchaînent. Au contraire, il découvre « les filles, l'argent », deux hobbies qui lui semblent intimement liés, même s'il reconnaît :
« A 15 ans, on sait même pas ce qu'est l'amour… »
Ses parents l'envoient donc quatre mois « au bled », dans des classes de cent élèves en uniforme « où il y avait moins de bruit qu'ici à vingt » et où le maître applique la pédagogie du fouet. Les contre-exemples de connaissances « en prison ou dans le cercueil » le convaincront de « rentrer dans les rails ».
Les « décrochés de l’intérieur »
C'est d'ailleurs lui le plus calme aujourd'hui en cours.
« On fait des maths, madame ?
– Non, on va parler du droit de vote. »
Soulagement général. Le téléphone de Mohamed sonne. « C'est peut-être ma mère ! » tente-t-il vainement. Véritable doudou de l'ado, le portable est leur parloir, le lien avec leur monde extérieur dont ils ne peuvent se départir, donnant tous l'impression qu'ils attendent un coup de fil important. Madouchy rêve. Stacy s'est réfugiée dans une feuille blanche qu'elle crayonne, une A4 qui semble alors circonscrire tout son monde. L'enseignante :
« Participer, ça commence par l'attention, et ne pas perturber la classe… Ils sont parfois là, mais pas là. »
Elisabeth Bautier de l'université de Paris VIII, distingue ceux qui abandonnent petit à petit, sans bruit, à l'image de Stacy, qu'elle nomme « décrochés de l'intérieur » ; et ceux qui manifestent leurs difficultés par une attitude désinvolte ou provocatrice.
Mohamed s'approprie finalement le débat en souriant :
« Dans trois ans, je suis inscrit sur les listes électorales… Qui vote pour moi ? »
« Quoi ? Il faut écrire ? » se réveille Madouchy. Bâillements, soupirs sonores. Puis les scribes contraints se mettent à l'ouvrage, le nez collé à la copie et le poing refermé sur le stylo, grimaçants comme à la question.
L'écriture est laborieuse, il faut sans cesse solliciter leur attention à l'oral, chaque échange est l'occasion de reprendre une faute, une formulation approximative.
« Madame, c'est quand la pause ? »
Alexandre, sept ans après les 400 coups
A la Madeleine, un petit bistrot de quartier. Derrière le comptoir, Alexandre est un ancien de la classe-relais.
Aujourd'hui âgé de 20 ans, il se décrit adolescent comme « un peu plus perdu que d'autres… » Il le dit sans détour : « Les 400 coups, je pense les avoir fait ! Sans la classe-relais, c'était la délinquance assurée. »
Sept ans après, son émotion est palpable : « J'ai une petite nostalgie. J'ai encore tout en tête… et là aussi ! » dit-il en se frappant la poitrine.
Les classes-relais se soldent par un échec complet pour seulement 1 à 2% des élèves
Leur quotidien : la violence
Comment répondre quand les ressorts traditionnels de l'autorité sont niés ?
« On travaille le niveau scolaire bien sûr, mais leur passage vise surtout à acquérir maturité et confiance en soi, et dans l'adulte […] Ils ont tellement intégré la haine de soi, la victimisation, qu'ils ne comprennent pas qu'on puisse s'occuper d'eux. »
Premier impératif en début de session : « casser la glace, tomber le masque, contrarier le penchant naturel à s'abaisser » et réapprendre la vie en collectivité.
« Eux, la violence, ils connaissent mieux que nous… Les vols, bagarres, les histoires de bandes, c'est leur quotidien. »
Dans leur classe d'origine, ils jouent un rôle et ont du mal à s'en départir en arrivant, oscillant entre violence et demande affective :
« Plus ils sont durs, plus ils sont “sollicitants”. »
Il n'est d'ailleurs pas rare que Sylvie se fasse appeler « maman » par inadvertance.
L’exceptionnel pour ordinaire
« Classe-relais, bonjour ! » Le téléphone est essentiel au lien avec les parents qu'elle appelle tous les vendredis. Un jour, père en larme qui lui dit :
« C'est la première fois qu'on dit du bien de mon fils. »
Ceux-ci sont souvent désemparés, à l'image d'Hortense, la mère de Bastos :
« J'ai pris un coup quand je suis venu ici, éprouvé une sensation de gâchis. C'est tout le système éducatif français qui est à revoir. On a donné trop de libertés…
Mais aujourd'hui mon fils a repris goût à l'apprentissage grâce aux équipes de la classe-relais qui se sont données corps et âme. Ici, on s'intéresse à eux. L'adolescent est considéré comme une personne. »
La coordinatrice de la classe ne se voit pas ailleurs :
« Avec mon équipe, on est un peu conseiller d'éducation, prof, assistante sociale. Ici, il n'y a pas de routine. L'exceptionnel devient notre ordinaire. C'est le lieu de tous les possibles ! »
Elle apprécie les moyens dont elle dispose :
« Il y a toujours des gens qui pensent que c'est une cause perdue, que ça coûte cher. Au contraire, il leur faut l'excellence, de la qualité pour des mômes qui n'en ont pas connu.
La facture serait de toute façon plus élevée plus tard si ils deviennent chômeurs, prisonniers ou délinquants ! »
Pour contrecarrer la voie qui leur semble tracée par la société, Sylvie s'emploie à les faire renouer avec leur identité de collégien, « endosser le costume de l'élève » trop étriqué ou, comme leurs pantalons, un peu lâche…
La salle de boxe du 87, avenue Jean Jaurès dans le 19e arrondissement de Paris, accueille des sportifs de tous âges, de tous niveaux et de toutes origines. Kevin, Igor, Youssef et Adrien s’y entraînent chaque jour sous l’œil attentif et nostalgique de Jacques Chiche, 73 ans et gardien du temple (photographies Jean Larive)
Les conseils du coatch pleuvent comme les coups : « Ta garde ! Rentre la tête ! Sors des cordes ! » Emal et Adrien s’affrontent sur le ring. A la lumière des néons et sous le regard de boxeurs légendaires : Cerdan, Tyson ou LaMotta dont les portraits en noir et blanc graffés à la bombe sur les murs côtoient des tags colorés. Au bout de deux minutes, c’est fini. Le bruit des uppercuts et des respirations haletantes est stoppé par le minuteur au bruit strident qui a remplacé la cloche. Emal, jeune Afghan arrivé il y a à peine un an, se fait mieux comprendre avec ses poings qu’en Français. Néanmoins, il sort du round une paupière amochée par un méchant direct. « Les risques du métier », rigole le maître des lieux Jacques Chiche, « 73 ans et demi », en pressant une compresse sur l’oeil touché. « Allez, on met les gants ! » : sur l’autre ring, Kévin et Mickaël, à peine 12 ans, enchaînent swings et crochets et esquivent presque aussi bien que leurs aînés.
Jacques Chiche, le maître des lieux.
Noble art
Ici, Igor soulève des poids sur un banc d’école. Là, son ami Youssef fait des tractions. Il ne faut pas négliger la préparation, car la boxe, « c’est moitié physique, moitié technique », disent ces quadras habitués du lieu. Quelques filles sont présentes, même si au départ le patron n’était pas vraiment pour... Parmi elles, Stéphanie est éducatrice spécialisée du quartier. Les débuts ont été difficiles. Il a fallu se faire accepter d’un milieu viril où elle était perçue comme touriste. Au bout de quatre ans, elle a acquis sa place. La boxe, c’est pour elle le « noble art » qui nécessite technique et analyse, très agréable à pratiquer comme à regarder « lorsque c’est bien fait ».
Igor, comédien-boxeur.
Les aspirants champions arrivent au compte-goutte. Certains s’échauffent en faisant le tour du gymnase, les plus courageux sortent courir au parc des Buttes-Chaumont. Dans le vestiaire sentant la sueur et l’huile de camphre, Whalid enroule de papier cellophane un ventre rebondi pour « suer plus pour maigrir plus. » Jacques Chiche, partout à la fois, lace des gants, replace un casque et donne sans cesse des conseils. Ce petit homme vif aux yeux malicieux, qui boxerait maintenant en poids plume, n’a rien perdu de sa combativité et a mouillé sa chemise pour en arriver là. Une touche de nostalgie, mais pas de regrets pour ce Juif Tunisien débarqué en France en 1955.
L’âge d’or est révolu
Il a combattu deux fois contre Marcel Cerdan Junior. Question de générations, il avait dix ans à l’époque de la gloire du « boxeur aux mains d’argile », dont la mort l’affecta au point de sécher l’école « pendant deux semaines ». En 1960, il écrit une lettre à Jean Bretonnel, l’un des plus grands managers français d’alors, pour le supplier de l’entraîner. Il ne le quittera plus jusqu’à sa mort. La salle porte aujourd’hui le nom de son mentor et ses yeux s’embrument encore à l’évocation du parrain de ses enfants. C’est « Monsieur Jean », à la fin d’une carrière honorable, qui lui conseille de passer le diplôme d’état. Jacques obéit. Autre combat. Autre victoire. Il sera aussi entraîneur. En 1984, il bataille contre les ingénieurs de la Mairie de Paris pour transformer ces anciens bains-douches en salle de boxe. Il y organise chaque mois dans les années 90, des combats qui réunissaient jusqu’à 2500 personnes.
Six femmes s’entraînent ici.
Mais l’âge d’or est révolu. Il pense raccrocher les gants l’année prochaine, après plus d’un demi siècle de boxe, dégoûté de la disparition de la « vieille école du respect et de l’élégance ». Pour cet « ouvrier du ring » comme il se définit, la boxe fout le camp à cause « du fric qui a tout pourri , des gens qui n’ont plus faim et sont plus sur internet que dans les salles de sport. » A ce moment, Adrien, qui boxe dimanche prochain en 8ème de finale du Championnat des novices, met son adversaire au tapis et rallume l’oeil de l’entraîneur après avoir détruit celui d’Emal : la passion est toujours là, dans le sang. D’ailleurs, chez les Chiche, c’est une affaire de famille : la fille est mariée au neveu de l’ancien champion du monde Young Perez et le fils Thierry, lui aussi entraîneur diplômé, prendra la relève pour de bon l’année prochaine.
L’entraînement touche à sa fin. Quelques étirements, une centaine d’abdos et une douche plus tard, les plus motivés continueront à la brasserie d’en face, dénommée Le gymnase bien sûr. Comme le dit Jacques Chiche devant un demi : « On ne sort jamais du sport ! »
Gymnase Jean Jaurès. Salle Jean Bretonnel. 87 avenue Jean Jaurès. 75019
Avec une estimation de 50 milliards d’images amateurs librement partagées et 200 millions de photos sous licence sur internet, les images sont aujourd’hui partout. Le métier de photojournaliste n’a pourtant jamais été autant menacé : banalisation des moyens de prise de vue et de diffusion, baisse des budgets, marchandisation de l’info, crise de confiance du public... La révolution numérique transforme les usages, stocke dans les nuages et accélère la crise de la profession autant que du support historique, la presse. Même l'institutionnel s’en mêle : une mission sauvetage de la photo made in France a vu le jour et une loi est en discussion. Ouverture sur le web, modification du statut et réaffirmation de la subjectivité pourraient représenter le salut du photojournalisme, un work in progress, une profession dite mourante depuis des années, mais qui n’a jamais été aussi active. Alors, réviser l'objectif et remiser l'objectivité ?
Beaucoup de monde, le 23 novembre dernier au Comptoir Général pour ce « Dialogue avec un photographe et entrepreneur social ». Le célèbre photographe Réza présente son association Aina, qui forme de jeunes Afghans aux métiers des médias. L’image sous toutes ses formes comme « vecteur d'éducation », mais aussi la radio dont les ondes passent « à la barbe des Talibans ». Vingt ans de guerre et d’exodes derrière l’objectif, frustré d’être « juste témoin », le photojournaliste a voulu s’engager. La fin de son premier métier ? Optimiste, il rigole : « Depuis 20 000 ans, l’homme a toujours eu besoin d’images ! Les écrans ont remplacé le papier, mais l’image reste et peut changer le monde ». Fin de soirée, une queue se forme. Chacun sa question, un petit mot pour chacun. Il repart tôt demain, il est déjà ailleurs.
L’avenir radieux ? Malgré Haïti, 2010 fut une année pour le moins sous-exposée, après une décennie noire pour le photojournalisme : collectifs, agences et banques d’images de renom ont baissé le rideau, des photographes ont brûlé leurs négatifs en signe de protestation et ont interpellé les parlementaires sur leur condition, les organisations professionnelles ont appelé à la tenue d'états généraux pour « sauver la photographie », le Festival du Scoop et du Journalisme a vécu sa dernière édition à Angers, le prix Niepce s'est retrouvé sans sponsor et sans dotation....
Cliché : mise au point
« Que signifie le terme photojournalisme que l’on emploie pour désigner des pratiques photographiques tantôt associées à des entreprises de documentation ou à la production d’information, tantôt assimilées à une critique sociale, à une forme de communication, à une démarche d’auteur, voire à une industrie du divertissement ? » demande Vincent Lavoie dans son livre paru en novembre dernier : Photojournalismes. Revoir les canons de l’image de presse (Editions Hazan). L’image du photoreporter, c’est souvent le cliché : tête brûlée mal rasée, écorché vif un peu dilettante, parfois héros à l’aura testimonial portant gilet pare-balle, toujours affublé du foulard de baroudeur. Au siècle dernier, la french touch dominait le photojournalisme mondial. Les agences, appelées alors filaires, envoyaient des photographes de talent dans le monde entier. Aujourd’hui, le photojournalisme recouvre des pratiques diverses, et l’image du « newser », du pompier de l’info sautant d’un avion à l’autre pour faire des images qui font aussi le tour du monde a vécu. « C’est encore une activité de riche occidental blanc, mais l’héroïsme colonialiste du photoreporter en saharienne, c’est fini ! » constate le photographe Gérald Holubowicz. Même les plus connus ont parfois du mal à joindre les deux bouts (« James Natchwey vit à Bangkok et Stanley Greene a du mal à payer ses factures » confie Michel Puech) et ne leur reste guère de cette époque que le foulard et une fausse assurance pour masquer leur sensibilité. L' « âge d'or » des années Capa et Cartier-Bresson, s’il a existé, s’est éteint. La marchandisation des images a déboulonné les statues qui écrasent les aspirants éblouis. Les revenus se sont effondrés : les dinosaures gagnent deux à trois fois moins qu’il y a vingt ans et les exemples ne manquent pas de plus jeunes qui, sous couvert de travail, sont une bonne partie de l’année à l’étranger pour le niveau de vie.
« Les gens qui créent des images n’ont jamais aussi mal vécu », affirme Frédéric Pitchal, « reporter photographe, pas photojournaliste », qui a créé en 1974 le service photo de Libération, « ils sont au chômage avant d’être né ! » Pourtant, ces rêveurs ayant besoin du réel sont encore nombreux à tenter leur chance, attirés par la promesse de(s) latitudes : « C’est un choix radical, le choix de la liberté. Mais être photographe, c’est tout porter soi-même... Et je ne parle pas que du matériel ! », explique Hélène Jayet, photographe de trente ans. Il faut « tuer le père », comme l’écrit sa collègue Juliette Robert, « accepter que la presse des années 70 n’existera plus et qu’il faille aller de l’avant pour insuffler un nouvel esprit à notre métier ». Un métier de plus en plus précaire, mais toujours aussi dangereux pour certains : João Silva, photographe du New York Times, a perdu ses deux jambes le 23 octobre dernier en sautant sur une mine en Afghanistan et Lucas Dolega, un photojournaliste de 32 ans travaillant pour l'agence EPA, est mort le 17 janvier dernier, victime d'un tir de grenade lors des émeutes à Tunis.
Ça presse
La situation économique est critique pour la presse, dont les ventes au numéro sont en constante baisse depuis 2004, avec une nette accélération depuis 2007. Avec la chute des revenus dans le print (quotidiens et magazines), c’est toute l’industrie de l’information qui est touchée. Chaque budget est passé au compte-fils et la photographie en fait les frais. Alain Genestar, débarqué de Paris-Matchpour une image, connaît le poids des photos et n’a pas peur des mots : «Nous vivons une révolution». Si certains disent qu’il aurait pu en faire davantage pour le photojournalisme quand il avait le carnet de chèque d’Hachette, le propriétaire du journal, il a maintenant moins de moyens, mais plus de marge : il a fondé Polka, le magazine du photojournalisme, qui se porte bien après des débuts difficiles. « Il y a encore 20 ans, les journaux étaient aux mains des journalistes. Maintenant, les « petits hommes gris » (les directeurs financiers), des énarques qui ne connaissent rien à la photo ont pris le pouvoir », écrit-il. Ces gestionnaires privilégient une rentabilité à court terme en réduisant les budgets, les effectifs et les responsables des services photo (Le Point par exemple a réduit l’année dernière son budget photo de moitié). Le photographe salarié est devenu une rareté dans les quotidiens nationaux (il n’en reste guère qu’au Parisien et à l’Equipe, et quelques-uns au Figaro). Et puis il y a les publicitaires qui influent parfois sur la ligne éditoriale. Pour Carlos Munoz-Yague, « ce sont eux, les vrais propriétaires du journal ». Travaillant depuis des années sur les Roms, il n’a pourtant pas vendu une seule de ses images à la faveur des récents évènements les concernant, les journaux préférant chercher dans les stocks, par facilité autant que par manque de moyens.
Bien que « beaucoup de rédactions préfèrent puiser dans les archives plutôt que d'envoyer quelqu'un sur place, c'est moins coûteux », les iconographes, métier majoritairement féminin consistant à choisir les photos, ne sont plus remplacées. Ces professionnelles du regard subissent aussi la situation : « Nous achetons de plus en plus les photos de photographes locaux et low cost ». Aline Manoukian, présidente de l’Association Nationale des Iconographes (ANI), explique : « Nous sommes stressées et faisons maintenant tout sur des plateformes généralistes. La qualité baisse faute de temps et d’argent : on tombe sur les mêmes photos ». Dans les rédactions, « la photo est de plus en plus considérée comme un habillage, pas comme une info ». Conséquence : « on nous demande même maintenant de trouver des photos gratuites ». C’est catastrophique car « les grands évènements restent dans l’esprit grâce aux photos » affirme Aline, appuyant la phrase de Milan Kundera : « La mémoire ne filme pas, la mémoire photographie ».
Faisceaux de revenus
Ce n’est donc plus, à quelques exceptions près, la presse qui fait vivre les photojournalistes, dont beaucoup ne veulent plus courir les rédactions « pour ne vendre qu’un quart de page au mieux ». De producteurs, les organes de presse sont devenus de simples diffuseurs : la prestigieuse Magnumne fait plus de commandes et Corentin Fohlen, jeune photojournaliste très demandé, est à Haïti sur ses deniers bien que pas moins de cinq journaux lui aient passé commande avant son départ. Il est conscient que le système actuel d’ « hypermarché de la photo » laisse peu de place aux indépendants, qui « vivent leurs derniers instants ». Les photojournalistes cherchent donc d’autres débouchés. Ils ont toujours couru les mécènes, les fondations, les prix, qui sont légion dans cette profession (plus d’une soixantaine en France, jusqu’à 50 000 euros). Mais la règle est connue : beaucoup d’appelés pour peu d’élus. Certains se tournent, même si les tarifs y baissent aussi, vers la communication et le corporate, plus créatif qu’à l’époque où on l’appelait photographie industrielle. Donner des cours, animer des workshops et des formations permettent aux plus pédagogues de gagner leur vie en ayant la satisfaction de la transmission du savoir. Autre source importante : les ONG, « surtout pour l’accès aux zones et les infrastructures qu’elles offrent » précise Frédéric Sautereau, photographe documentaire indépendant et ancien gérant de feu l'Oeil Public, qui n’a « jamais beaucoup travaillé pour la presse », même s’il se considère « avant tout comme journaliste ». Et puis l’édition offre des succès d’estime, mais peu d’argent, même si la qualité des ouvrages est en hausse pour des prix en baisse. Un éditeur indépendant sera heureux de vendre 500 ouvrages quand Yann Arthus-Bertrand a parachuté dans le monde près de 4 millions d'exemplaires de sa « Terre vue du ciel ».
Photographie Frédéric Sautereau
D’autres enfin lorgnent sur les galeries (environ 300 photographes exposent régulièrement à Paris) et le marché de l’Art, dont les prix s’envolent. Depuis 1980, le mois de la photo à Paris draine le monde de la photographie, amateurs, photographes mais surtout galeristes et collectionneurs venus du monde entier. Si la dernière édition a exposé peu de photojournalistes, elle a battu des records de prix : chez Christie’s ou Sotheby’s, les ventes ont atteint des millions d’euros, certaines images dépassant à elles seules les 100 000 euros. Dans cette optique, on crée de la rareté avec choix stratégiques de commercialisation, destruction de négatifs, tirages vintage (réalisés au plus près de la prise de vue), voire un positionnement artistique justifié par le muséal pour les plus connus d’entre eux (Cindy Scherman, Christian Boltanski ou Sophie Calle). La FNAC a essayé de profiter de ce mouvement en le démocratisant avec Yellow Corner, mais « qui va accrocher des photos de guerre dans son salon ? » demande Vincent Leloup, président de Fédéphoto. Il existe pourtant depuis 2004 en Croatie un musée de la photographie de guerre, où certaines oeuvres sont à vendre.
Le 21 novembre dernier, l’exposition de Kaï Wiedenhöfer au Musée d’Art Moderne de Paris a dû fermer temporairement. Consacrée aux effets de l’attaque « plomb durci » d’Israël à Gaza il y a deux ans, elle a été perturbée par une trentaine de manifestants d’un groupe pro-israélien, aux cris de « stop au palestinisme antijuif ». Si le public avait un avis moins tranché, la réception des oeuvres pose problème : est-ce un regard artistique ou de l’information ? L’exposant, qualifié par certains de « fauxtographe », assume pourtant un regard d’auteur.
André Kertész a inventé avec d’autres le reportage photographique à la fin des années 20, en travaillant notamment pour le magazine Vu. Défendant l’hybridité de son travail, il exposait dans le même temps en galerie. L'Art vivant titre à cette époque à propos du photographe hongrois: « La photographie est-elle un art? » Christian Caujolle, le directeur artistique de l’agence VU, écrit à ce propos : « Nous avons atteint un nouveau point de bifurcation dans l’histoire longue de la représentation : d’un côté, les images immédiates en numérique ; de l’autre, la photographie d’auteur [...] Avec l’irruption des images numériques, il arrive à la photographie ce qui arriva à la peinture, au XIXème siècle, avec l’irruption... de la photographie. C’est au tour de celle-ci maintenant de démontrer que les Cézanne, les Malevitch et les Picasso de la photographie sont encore à venir. » Ce que ne dit pas autrement Eric Bouvet, le premier occidental à passer le mur de Berlin avec son appareil photo en 89 : « Avant, il fallait être là, renifler... et avoir une paire de couilles. Maintenant, ce qui compte, c’est le regard », ajoutant qu’un « photographe heureux est un mauvais photographe ». D’autres vont plus loin : pour Julien Pebrel, photographe de 26 ans, « en plus d’un regard, il faut maintenant un discours »…
Trop de photos, pas assez de photographes
Il y a en France 1 124 photojournalistes titulaires de la carte de presse. Ce chiffre diminue depuis quelques années (en 10 ans, - 16 % pour les mensualisés et - 30 % pour les pigistes), cette baisse s’étant accentuée entre 2008 et 2009 (-6%). La moitié sont des pigistes (seulement 20 % en presse régionale, mais deux tiers en presse magazine) alors qu’ils sont seulement 20 % environ pour le reste de la profession. C’est une population masculine à 88 %, dont la moyenne d’âge est élevée (entre 45 et 50 ans) et qui continue à vieillir, souffrant d’un faible renouvellement démographique. Le salaire mensuel moyen varie beaucoup d’un photographe à l’autre, les plus âgés gagnant encore bien leur vie. Il est de 2787 euros pour les salariés et de 2341 euros pour les pigistes, près d’un tiers d’entre eux déclarant néanmoins gagner moins de 1200 euros pas mois. Près de 5000 photographes professionnels ont quant à eux une rémunération directement liée au versement de droits d'auteur. Et cela sans compter ni les « occasionnels », ni les amateurs.
« Il n’y a jamais eu autant de photos, mais aussi peu de photographes » lance Jean-François Leroy, directeur de Visa pour l’Image, le plus important festival du photojournalisme, qui observe que la production de qualité est en baisse : « C’est la première année où je ne peux rien montrer sur l’Irak ! » Le numérique démocratise la photographie, la transforme en produit de consommation courante en facilitant la prise de vue, le stockage, l’archivage et la distribution des images pour un coût de plus en plus réduit (environ - 50 % en cinq ans). Internet, ce « puits sans fond » dans lequel les limites d’espace et d’audience n’ont plus de sens, a fait éclater par l’inflation des contenus les tarifs régis par les droits gérés. Et puis il y a la gratuité des réseaux sociaux et ses « photos conversationnelles » : Flickr hébergerait plus de 4 milliards de photos, Facebook en reçoit plus de 30 milliards par an ! Le photojournaliste se retrouve avec 6 milliards de concurrents potentiels répartis partout dans le monde, prêts à donner leur travail. Certains journaux (Le Monde 2, Géo, Métro...) incitent même leurs lecteurs à envoyer leurs photos pour qu'elles soient publiées gratuitement sur leur site !
De l’artisanat à l’industrie
Depuis l’essor de la télévision, le secteur de l’image est toujours plus concurrentiel. Les agences françaises ont mal négocié le tournant de l’ère numérique et les géants américains comme Getty les ont vite surpassées. Les rachats et mises en liquidation judiciaire qui suivirent ont opportunément révélé un système de vases communicants : la lucrative photo people finançait les sujets de fond, déficitaires. D’où une dérive de la production : « On met 50 000 euros pour Sharon Stone ! Pour ce prix-là, on envoie trois photographes en Tchétchénie ! Combien de couv’ de Nicolas et Carla par rapport à celles sur Haïti ? » vitupère Jean-François Leroy, qui fustige le fait de « diriger un journal avec un tableur » et ses aberrations (« Le 14 juillet à Paris couvert par Chine Nouvelle, c’est un problème ! »), la frilosité des supports presse, par exemple « Le Monde qui ne fait que des portraits : il faut faire de la photo de passeport ! », tout comme les « belles images », sur lesquelles reconnaissent se concentrer les agences comme Gamma, « qui sont pour moi de l’illustration ».
Banques d’images, agences et collectifs
Les anciennes agences de presse sont effectivement devenues des fournisseurs de contenu en gros (photo « d’illustration », « de concept » ou « de stock »), et les « filaires » (AFP, AP, Reuters) qui se concentraient sur l'évènement, l’actualité (le news, le one shot), cherchent maintenant d'autres débouchés.Les banques d’images mondialisées créées pour le marché de la publicité et de la communication, appartenant à des magnats des médias ou des fonds de pension, comme GettyouCorbis et les nombreux « microstocks » tel que Fotolia vendent sur internet les photos à moins d'un euro, grâce à un système d'abonnement. Les agences « creusent leur propre tombe » en cautionnant ce système des forfaits : une rédaction s’abonne et bénéficie au détriment du sens de remises importantes au lieu d’acheter la photo au cas par cas. En France, le Gouvernement vient de s’associer les services du « partenaire industriel » Fotolia dans le cadre du Passeport pour l’Economie Numérique, un programme gouvernemental initié par le ministère en charge du commerce et de l’artisanat. L’AFP a des accords avec Getty, qui pratique une stratégie de terre brûlée, de « dumping » visant à éliminer toute concurrence et dont le co-fondateur Jonathan Klein a même déclaré que c’était le public qui faisait la valeur d’une image, pas le photographe.
En face, de plus petites structures de production et/ou de diffusion survivent (Magnum, VU) ou se créent (PictureTank, une « coopérative » ou Signatures, , une « maison de photographes »). Elles travaillent pour la presse, mais aussi pour les institutions, les ONG, les entreprises. Avec même quelques succès sur le marché français : Fedephoto,« fédération » de photographes, dont le présidentVincent Leloup, qui « travaille encore à 80 % pour la presse », n’a « jamais aussi bien gagné [sa] vie », ou PixPalace, plateforme de mise en relation fournisseurs-clients qui a une filiale aux Etats-Unis et en Chine et espère même concurrencer Corbis ou Getty. Jean Favreau, son directeur, assure qu’« il faut être rapide, facile et pas cher. C’est comme une galerie marchande ». Il a mis en place un nouveau service de « traçabilité » des photos, Pixtrakk, dont « on peut espérer qu’il luttera contre les DR et permettra de payer plus rapidement les photographes ». Une alternative à supermarché de l’image devrait voir le jour en 2011, avec une exigence éditoriale plus serrée et une partie multimédia : Stella.
Créés en alternatives aux agences classiques pour se réapproprier les choix éditoriaux, les collectifs existent quant à eux depuis les années 90. Une structure légère, un fonctionnement coopératif, la revendication d’une photographie d’auteur et l’exploration de nouvelles voies les caractérisent. Beaucoup se créent et disparaissent, le fonctionnement collaboratif se heurtant souvent aux ego d’une profession assez individualiste. On en dénombre une cinquantaine actuellement en France. En plus d’une mutualisation des moyens, certains développent un vrai projet éditorial commun, comme Tendance Floue ou Argos.
« Personal branding »
Une récente étude de l’institut américain Nielsen concernant les sites de vente de produits montre que les photos génériques, de pure illustration, ne sont pratiquement pas regardées par les internautes, alors qu’ils s’attardent sur des photos de qualité. Le conseil à ceux qui utilisent internet à des fins commerciales est donc d’investir dans de bonnes photographies, qui apportent une vraie plus-value.
Les photojournalistes doivent aujourd’hui investir le web, courtiser les internautes comme auparavant les iconographes des rédactions. Ils doivent se vendre pour vendre. C’est la notion à en vogue dans le milieu journalistique : le « personal branding » ou l’auto-promotion sur les réseaux sociaux et professionnels pour laquelle les photographes sont relativement préparés, car ils ont toujours été dans une position d’autonomie et de relative indépendance par rapport à la rédaction. Dans un contexte économique de sous-traitance, les photographes ont appris à développer des réseaux, à monter des projets, à trouver des financements. Ils ont aussi développé une maîtrise technique et un regard, une signature, en raison de la spécificité du médium photographique. « Le personal branding est maintenant une absolue nécessité » pour Gérald Holubowicz, qui précise: “Sur le web, il faut accrocher en dix secondes. On se bat pour du temps de cerveau disponible !”. “Le personal branding a toujours existé pour les photojournalistes » affirme Wilfrid Estève, le président de l’association FreeLens, qui entre autres chevaux de bataille milite pour la légitimation du rôle du photojournaliste dans le champ social, avec la reconnaissance du caractère d’ « utilité publique » de la photo, et promeut les nouvelles formes de narration sur le web.
« On a rien inventé », reconnaît-t-il. Mais il constate un emballement : « en seulement trois ans, il y a eu des ruptures fondamentales au niveau technique, du travail et des institutions ». Pour lui, le photographe devra dorénavant être aussi « chef de projet et hébergeur, voire producteur ». Il ne faut par contre pas seulement « déplacer le support CD-Rom sur la toile » mais adapter ces restitutions à l’époque, car les habitudes de consommation changent et les photos utilisent d’autres supports comme l’Ipad, obligeant les photographes à expérimenter pour répondre à un concept dans l’air du temps : le public veut s’informer tout en se divertissant et participer en commentant via des réseaux dédiés ou en intervenant sur le contenu même. C’est le « crowdsourcing », littéralement « production de contenu par la foule ». Les exemples sont nombreux avec en France le site d’information Agoravox ou l’agence photographique Citizenside. L’internaute devient coproducteur de contenus et acteur de l’information.
Le public est même invité à participer… financièrement : le journalisme rédactionnel essaie de nouvelles voies (enquêtes participatives, data-journalisme) et d’autres modèles de production et de diffusion de l’information, notamment le financement par le lecteur. C’est le « crowdfunding » (financement par les publics), venu des États-Unis avec notamment Spot.us. En Europe, il existe une version italienne (Spotus.it) et française de Global For Me, et le récent Glifpix. Ce « journalisme à la demande » investit le domaine photographique : une plateforme de financement participatif de projets photographiques, emphas.is, passerelle entre les photojournalistes et leur public, vient de voir le jour. Un rêve de journaliste : un sujet « sur mesure » pour un public « sur mesure »…
Le modèle économiqueest encore à trouver dans cette diffusion de l’information dans une logique de réseau. Des termes comme « journalisme d’innovation » ou « entreprenarial » apparaissent. Il s’agit de créer son propre média pour diffuser ses productions. Avec le numérique, on est passé de l’argentique à l’argent des TIC (Technologies de l’Information et de la Communication), où il faut parfois être « plus créatif sur le business model que sur l'artistique » ! Pour Gérald Holubovicz, qui a écrit un guide multimédia pour photojournalistes, « le gratuit et le payant se côtoieront dans une économie hybride où l’information ne sera guère plus la propriété de qui que ce soit, mais un produit brut que chacun raffinera plus ou moins bien, plus ou moins gratuitement. » Une chose est sûre, la pub sera de la partie. De récents outils comme embedanything permettent la propagation virale d’une image, support de publicité financé par Google Adsense, sans qu’elle soit physiquement copiée.
Le web : nouvel eldorado ?
Le photojournalisme cherche donc son salut sur la Toile, espérant capter de nouveaux « clients », les jeunes (42 % des lecteurs de presse français ont plus de 50 ans), sacrifiant pour cela aux tendances du net : gratuité et interactivité. De nouvelles formes de récits en images apparaissent et font débat. Les photos ne suffiraient plus pour raconter une histoire. Le photoreporter est maintenant amené à utiliser vidéo, son, texte et infographies, qui ajoutent contexte et analyse. On parle même à ce propos d’un « nouveau journalisme visuel ». Bien que la profession peine encore elle-même à définir ces formes d’écriture (webdocumentaire, récit multimédia, audiorama). Nommer, c’est faire exister, voire instituer un marché…
Avoir le reflex vidéo
Ces évolutions sont facilitées (créées ?) par les modèles de reflex les plus récents qui filment, et bien : plus légers, maniables et discrets, valant le dixième du prix d’une caméra de cinéma, ils permettent d’obtenir une qualité d’image équivalente et se distinguent en basse lumière. Le terme de vidéographe, façonné par les fabricants, est ainsi apparu avec ces boîtiers, avant même que les principaux intéressés ne s’en emparent. Le jeu sur la profondeur de champ offre une vision différente du journalisme vidéo pratiqué traditionnellement, questionnant l’esthétique de l’info filmée, comme le montre le travail de Dennis Danfung qui couvre la guerre d’Afghanistan avec un Canon 5D. Les photographes qui filment apportent un nouveau regard, moins orthodoxe dans le cadrage, un autre rapport au hors-champ. Autre démarche, David Guttenfelder, l'un des meilleurs photographes de l'Associated Press (AP) et Damon Winter, photographe vedette au New York Times, ont réalisé un reportage photo en Afghanistan avec leur Iphone, créant ainsi la polémique.
« Journalisme visuel » et nouvelles formes de narration
Le web est ainsi devenu un terrain de jeu créatif, avec de nouvelles formes de narration et la vidéographie : des genres hybrides apparaissent, mélange de vidéos, photos, textes et sons, comme les hexagonales POM (petites oeuvres multimédias) ou le webdocumentaire, venant des États-Unis. Elles créent de nouveaux formats qui font du photographe un touche-à-tout devant maîtriser narration, images fixes et animées, son et montage, mais qui lui redonne le « final cut » dans la restitution de son travail. Chef de projet, producteur, graphiste, monteur... Si beaucoup critiquent le fait de croire pouvoir tout faire, le « syndrome Mac » qui nie les coeurs de métiers et fait du photographe un « homme-orchestre », un « caméléon », un « journaliste-couteau suisse » ou « Shiva », l’évolution des pratiques semblent inéluctables. L’homo argenticus « presse-bouton » doit devenir un homo numéricus multi-tâche. Pour Gérald Holubovicz, 32 ans, c’est juste « une question d’organisation : en se débarrassant de la dictature du format pour les embrasser tous et en recentrant notre attention sur la valeur intellectuelle de l’information, on abandonne une économie de produit pour aller vers une économie de process ». Pour le sexagénaire Frédéric Pitchal, c’est « économiquement compréhensible, mais humainement impossible ». Question de générations ?
Parallèlement, une réconciliation des rédacteurs et photographes se profile avec des logiques d’équipe quand les budgets le permettent (par exemple un journaliste radio pour le son et le texte, et un journaliste reporter d’images-photographe). Des outils gratuits apparaissent sur internet (Wix) et un logiciel qui permet un montage facilité de tous ces éléments, Klynt, est en développement. C’est un exercice techniquement difficile, car il faut assigner une durée à la photographie autre que celle du regard du spectateur, mais c’est aussi une possibilité de faire passer un message précis et long, avec un condensé de moyens. Principal écueil journalistique : que la forme prenne le pas sur le fond, voire la justifie…
Si Jean-François Leroy déplore la baisse de production en photo, il reçoit par contre « une centaine de dossiers de webdocumentaires par an ». 2010 fut l’année de la reconnaissance du genre en France, avec notamment Arte et Le Monde.fr. Même la presse quotidienne régionale s'y essaie. Pour Samuel Bollendorff, le « pape » du webdoc français, « c’est la fin de la télévision ! » Pour Philippe Brault, « il faut faire le deuil de la narration linéaire ! C’est comme à l’époque de la télé des années 50, tout est ouvert ! » L’auteur de Prison Valley,webdoc qui a reçut de nombreux prix et lui a permit de rentrer à l’agence VU, pense que « c’est le retour de la possibilité de faire des histoires sur le long terme, car il n’y a pas de règles, de minutage », toute la difficulté pour le photographe étant de « mélanger photos et vidéos avec un passage naturel de l’un à l’autre, un montage invisible ». Nous sommes tout de même à la traîne : le New York Times est la référence dans le domaine, avec une centaine de personnes qui travaillent sur le multimédia et le datajournalisme.
Photojournalisme 3.0
L’agence VII a lancé l’année dernière un magazine et espère développer un nouveau business model autour de cette création. Magnum, avec Magnum in motion est une pionnière en matière de « multimedia magazine concept ». VU tente aussi l’expérience avec une mise en valeur des reportages façon magazines, comme les « webzines » qui donnent à voir le photojournalisme (The Big Picture, Burn magazine...).
Dans un futur proche, la production audiovisuelle sera conçue « plurimedia » : une série TV, un film, un documentaire trouvera une déclinaison sur Internet ou sur le téléphone portable, grâce à une évolution des usages (combination des écrans, « multitasking » ou activation simultanée des écrans, implication accrue et participation des spectateurs) et à la diversification des réseaux de diffusion, avec des univers narratif aux formats inédits, immersifs et interactifs, aux croisement du jeu, de la fiction et de la réalité. Des métiers, et le jargon afférent, apparaissent: « story architect », « experience designer » ou « community manager ». C’est une nouvelle manière de travailler, en équipes pluridisciplinaires, dans une transversalité, un rapport de co-création entre auteurs, producteurs et diffuseurs.
La photo institutionnalisée et labelisée
Les pouvoirs publics sont partie prenante de cette évolution du métier. Aux Archives Nationales en grève, à la façade barrée de banderoles « Non au Musée de l'histoire de France », la Mission de la photographie a trouvé asile. Voulue par FrédéricMitterrand,au ministère duquel elle est directement rattachée, elle est chargée de réfléchir à la mise en oeuvre de solutions pour répondre « aux défis conjoints du numérique, du patrimoine, de la création et du photojournalisme », en proposant « une approche nationale cohérente ». Le ministère, où pas moins de quatre directions s’occupent de photographie, assure vouloir augmenter les moyens consacrés à la photo. Mais la mission ne possède pas de budget propre, disant préférer « la porosité à devoir défendre son bout de gras tous les ans ». Daniel Barroy, son chef, avoue être quelque peu démuni : « Le ministre a une conscience claire de ces sujets, mais ça prendra un certain temps, avec la remise à plat de tout le secteur ».
Un Observatoire du photojournalisme sera mis incessamment en place, présidé par une personnalité incontestable, « un vieux sage, qui saura qu’il ne pourra pas demander la lune », précise-t-on. Il permettra la collecte de données fiables et un suivi dans le temps, « pour avoir le film et pas seulement la photo à un moment donné » et « mieux repérer la part d’argent qui va réellement à la photo ». Un système de licence collective étendue, préconisé par la Commisson Européenne, est envisagé. Un « Code des bonnes pratiques », qui peut sembler « un peu mou », va être édité. La prochaine semaine de la presse à l’école sera sur ce thème, afin de « faire rentrer la photo à l’école ». Un projet d’aide à l’acquisition du coûteux matériel est étudié, mais son attribution pose problème : « cette aide ira aux entreprises, puisque les photojournalistes sont salariés. On ne va pas créer de concurrence en l’ouvrant aux particuliers ! » Et puis on envisage du bout des lèvres des moyens coercitifs, si le dialogue entre partenaires n’aboutit pas. Les entreprises de presse, qui reçoivent des aides publiques, pourraient être soumises à des obligations de qualité éditoriale, voire être contraintes d’augmenter les tarifs de rémunération des photos...
Des chantiers législatifs sont ouverts : les fameux DR (les « droits réservés ») dont l’usage s’est généralisé sont remis en cause. Ces appellations incontrôlées, mentions apposées à la place du crédit de l’auteur d’une « œuvre orpheline » (dont il est impossible ou difficile d’identifier l’auteur) s’opposent au code de la propriété intellectuelle qui impose d’obtenir avant toute publication l’accord écrit et signé de l’auteur, qui jouit de droits moraux et patrimoniaux sur son œuvre. La loi 441, dite loi Blandin, a été discutée au Sénat le 29 octobre dernier, allégée mais votée, en attendant son passage à l’assemblée. Elle est censée réaffirmer « le principe selon lequel toute oeuvre bénéficie d’une protection et d’un paiement », mais pose des problèmes au niveau de l’harmonisation européenne et nécessitera « de revoir le code de la propriété intellectuelle ». Pour les photojournalistes, rien de révolutionnaire : « c’est de la com’ déguisée, plus de l’information ». Et même s’il est vrai que « DR est le photographe le plus payé au monde », c’est nécessaire mais insuffisant : ces photos concernent surtout les paparazzi et les services de communication qui souvent les fournissent. A noter une initiative privée intéressante à ce propos : le Creative Commons, qui propose une alternative légale aux photographes ne souhaitant pas protéger leurs œuvres avec les droits de propriété intellectuelle de leur pays, souvent restrictifs, grâce à des licences plus souples que le copyright.
Et puis il y a la numérisation : des millions de clichés argentiques sont en attente dans les agences (deux millions à Gamma, 20 millions chez Sipa), à l’image des deux semi-remorques de photographies retrouvées à la faveur de la liquidation du fonds Corbis-Sygma, et dont l’administrateur judiciaire ne sait que faire. La mission organise le repérage, l’accès et la conservation des fonds photographiques et devrait allouer, dans le cadre du grand emprunt, une enveloppe de plusieurs millions d’euros, car « les fonds argentiques ne valent rien, puisque personne n’y a accès ». Sans grande motivation : « Les archives de demain sont deux fois perdues, car on ne produit plus et on n’est même pas sûr que les fichiers numériques soient pérennes », dit Daniel Barroy. Mais « au-delà de la numérisation, l’idée est de concevoir des produits qui valorisent la photo ». Pour toucher cet argent, les agences ont été sommées, lors d’une réunion au ministère de la Culture le 8 octobre dernier, de réfléchir à un « projet commun ». Certains opérateurs du secteur, incités à « développer des synergies et trouver un nouveau modèle, pour plus de rentabilité commerciale » s’inquiètent d’une manoeuvre visant à éradiquer les agences restantes au profit de l’AFP...
Journaliste ou auteur ?
« On est dans la phase de pédagogie, jusqu’en juin 2011 du moins... » menace-t-on à la Mission, qui a aussi demandé aux parties prenantes de réfléchir à l’article 20 de la loi HADOPI, qui modifie le code de la propriété intellectuelle : «les partenaires sont censé discuter, mais nous n’avons pas été sollicité pour participer à ces discussions », y déplore-t-on. Les partenaires sociaux, c’est « le bal des faux-culs » : le Syndicat National des Journalistes (SNJ), majoritaire à la Commission de la carte d’identité des journalistes professionnels(CCIJP), reste sur des modèles de presse traditionnels, « s’accrochant à la loi Cressardet au statut de salarié », et « voit mal ceux qui ont un mode de diffusion propre ». L’ Union des Photographes Professionnels (UPP) voudrait pour sa part « tuer les DR pour se fabriquer une recette. Mais qu’est-ce qu’on fait avec 4 millions ? » demande Daniel Barroy, qui relativise néanmoins la difficulté de la situation, comparant la profession aux autres du secteur culturel comme les intermittents du spectacle, dont la situation pourrait inspirer le futur statut des photographes. La photographie est le seul métier du secteur créatif qui ne reçoit aucune aide de l’Etat. Le but est de « remettre l’auteur au centre du dispositif, dans sa relation contractuelle à ses partenaires ». Puisque « le photographe est d’abord un auteur », il faudrait « supprimer la carte de presse, qui ne sert à rien juridiquement ». Ce jugement est partagé par quelques photographes, pour qui cette carte est « un gri-gri, un fétiche » (Carlos Munoz-Yague). « On est photojournaliste sans carte de presse » en raison de la rémunération versée à ce titre trop faible, précise Hélène Jayet. La commission de la carte d’identité des journalistes professionnels, invitée à assouplir les critères d’attribution de la carte mais soucieuse de ne pas ouvrir la profession à tous vents,n’a pas souhaité s’exprimer... Pour Eric Marquis, le président de cette commission, « les médias sont en pleine mutation, avec de nouveaux métiers » qui apparaissent. « On est obligé de le prendre en compte. [...] Mais si on lâche, tout le monde va demander la carte ! ». Il précise tout de même : « on peut être un journaliste sans carte, mais il n’y a que des journalistes qui ont la carte », disant préférer « un coupable en liberté qu’un innocent en prison ». Parallèlement, on note une augmentation (+ 16 % pour les salariés l’année dernière) des cartes données aux journalistes reporters d’images, ceux qui filment à la caméra...
Cachez cette carte de presse que je ne saurais voir...
Les photojournalistes qui travaillent de moins en moins pour la presse devraient donc devoir faire le deuil de leur carte professionnelle. Ceux qui veulent investir le champ du webdocumentaire se heurtent à son caractère « à la frontière de l’information et du divertissement », rédhibitoire pour la commission d’attribution. De plus, comme il n’y a pour l’instant pas de réels mécènes (Arte ou Le Monde.fr par exemple se contentent de diffuser mais ne produisent pas), le seul moyen de financer ces créations est de s’adresser au Centre national du cinéma et de l’image animée. Le CNC a créé un marché, artificiellement construit sur une subvention, avec le fonds d’aide aux projets pour les nouveaux médias. Mais les journalistes n’y sont pas vraiment les bienvenus, l’organisme étant attaché à la « notion d’œuvre ». Si on y assure ne pas avoir « de préférence éditoriale », on indique tout de même que « la commission n'accompagne pas de projets webdocumentaires directement issus d'une démarche journalistique », bien que « des projets de journalistes sont parfois tout à fait légitimes (comme Prison Valley de Philippe Brault et David Dufresne) », en précisant tout de même que le « débat sur ce qui distingue un documentaire d'un reportage doit rester ouvert »...
La présidente du CNC Véronique Cayla a quitté ses fonctionsle 1er janvier dernier pour prendre la tête d’Arte. Son successeur Eric Garandeau,jusque là conseiller du Président de la République et directeur financier du CNC, pourrait se montrer plus ouvert sur ces questions. Il y a actuellement « des débats internes sur l’attribution des aides », Daniel Barroy reconnaît lui-même qu’il « faut clarifier les choses » car « il n’est pas bon de multiplier les guichets ». Pour certains photographes, la commission d’attribution est « juge et partie », car des producteurs y siégeant voient leurs projets financés. « C’est carrément la république des copains » pour Vincent Leloup. La discrète fronde qui a animé en 2010 certains réalisateurs à l’occasion des 50 ans de l'avance sur recettes du CNC, dénonçant des choix peu objectifs d’attribution de ces aides, sera-t-elle contagieuse ? Frédéric Mitterranda annoncé plusieurs mesures le 4 octobre dernier, dont la mise en place d'un médiateur de la création audiovisuelle, l’adaptation des mécanismes de soutien gérés par le CNC à la production multi-supports et une augmentation de l’aide à la production sur internet, avec plus de 4 M€ sur 3 ans…
Wiliam Klein relativisait le rôle du photographe : « Une photo, c’est en moyenne un 125ème de secondes. D’un grand photographe, on retiendra environ 250 photos. La vie d’un grand photographe, c’est donc deux secondes ». Les appareils photo obturent maintenant au 8000ème de seconde, mais peuvent aussi filmer à 30 images par secondes. Ce qui devrait laisser plus de temps aux photojournalistes pour développer un regard propre, affirmer leur subjectivité et retrouver leur place dans la société. Sans oublier de « porter l’image dans la plaie », avec acuité et point de vue aiguisé, comme Albert Londres le fit avec sa plume.